À qui profite le crime?

On s’étonne peu de l’incroyable popularité que suscite la course à l’élection présidentielle étasunienne. Tous suivent avec émotion et passion les déclarations juteuses des candidats et les sempiternels coups de Jarnac qu’ils se portent.

Hannah Arendt, dans La crise de la culture, a déjà invoqué la politique spectacle qui met en danger la liberté et la démocratie. Mais ce qu’elle n’a pas exposé, ce sont ses multiples et complexes ramifications que manipule avec maîtrise un technicien de scène – notamment au théâtre –, comme un ensemble de gadgets et de concepts, pour rendre vraisemblable le spectacle. Certes, les trois unités – action, temps et lieu – confèrent à la représentation actuelle une « qualité artistique » sans précédent. Malgré tout, elles n’ont pas toujours été respectées.

Donald Trump a manqué à l’unité d’action en faisant allusion aux frasques sexuelles – quand ce ne furent pas de grossières violences – de Bill Clinton. Il a ainsi fait s’accroître la sympathie des femmes frustrées envers la « pauvre » Hillary. En effet, l’unité d’action stipule que toutes intrigues secondaires devraient être proscrites afin de permettre au spectateur de se concentrer sur le cœur de l’intrigue.

On aurait plutôt dû, du côté du camp Trump, mettre l’accent sur le caractère retors de la « pauvre » Hillary en montrant son ressentiment envers son mari. Ainsi, elle lui ferait un beau pied de nez en devenant le prochain « président » des Etats-Unis. Non seulement elle lui signifierait que son avenir à lui est derrière lui et qu’il n’aurait plus qu’à jouer les valets de service. Mais en plus, elle, la femme trompée, serait en train de se relever – comme le font toujours les héros hollywoodiens – après une cuisante humiliation pour finalement tuer l’ennemi – tous les hommes à travers lesquels elle souhaite véritablement atteindre son menteur de mari. Évidemment tous se seront aperçus que cela n’arrive qu’au cinéma et seuls les simples d’esprit se seront laissés berner…

L’intrigue de l’élection présidentielle se concentre donc sur la personnalité « attachante » de la femme trompée qui triomphe finalement et donne un second souffle à une Amérique machiste et corrompue, incarnée par Donald Trump, Hillary Clinton étant présentée en vierge offensée…

L’unité de temps en a pris également pour son rhume. En effet, elle prescrit que l’action des pièces classiques ne doit pas excéder les vingt-quatre heures. Depuis le début, on a tiré à boulets rouges sur Donald Trump pour discréditer le processus électoral – comme s’il n’était pas déjà moribond – et proclamer Hillary Clinton, la nouvelle héroïne de l’Amérique. La tragédie a été liquidée en quelques jours et l’on n’a pas permis à l’intrigue de se développer pour faire croître la tension dramatique[1]. La prochaine présidente des Etats-Unis serait une femme! Ou ne serait pas!

Tout comme le président précédent devait être « noir » – alors qu’on nous a constamment bassiné les oreilles, depuis huit ans, en nous traitant de racistes quand on ose évoquer la race ou la couleur de la peau d’un individu –, la suite des choses devra être féministe. Les Républicains présenteraient Dieu en personne comme candidat qu’ils risqueraient tout de même de perdre l’élection! Le sexe masculin n’a pas la cote en ce moment, à moins qu’il ne soit homosexuel, indifférencié voire indifférent au pouvoir. Il est temps que la femme occupe le poste suprême.

Avec une « femme » au pouvoir, y aura-t-il toujours un risque de guerre? Mais certainement! Seulement, les uniformes seront plus flamboyants!

Évoquons maintenant l’unité de lieu. Le théâtre de l’action doit se dérouler en un lieu unique, l’espace scénique coïncidant ainsi avec le lieu de l’action représentée. Présentement, l’action réelle se passe à l’extérieur des Etats-Unis, sur la scène internationale. Et on y constate très bien l’absence du pouvoir américain. À l’ONU, par exemple, ce sont les vassaux des Etats-Unis qui tentent de prendre le relais ; la scène politique américaine n’attirant que les navets – lire à ce sujet les commentaires des hommes politiques des autres pays sur Trump, le fossoyeur de l’humanité – et leurs remarques émotives. Bien sûr, tout le monde suit avec angoisse les échanges acrimonieux entre les deux pugilistes. Et tous les fervents de liberté et de démocratie occidentales retiennent leur souffle en espérant que le peuple saura faire preuve de sens commun, c’est-à-dire élire une femme, peu importe qu’elle soit une potiche pathologique.

Les féministes crieront au scandale en lisant ceci et traiteront l’auteur de ces lignes de misogynie. La grandeur intellectuelle n’étant pas du goût des idéologues, elles se feront un malin plaisir de discréditer toute critique quelle qu’elle soit. À quoi bon les contredire alors qu’elles portent déjà en elles les gênes de l’oxymore.

Le lieu du conflit, qui devrait être celui de la démocratie américaine, se situe beaucoup plus en chacun de nous alors que la mauvaise tragédie qui se déroule sous nos yeux expose la déliquescence de l’humanité. Nous allons à fond de train vers la catastrophe et l’élection présidentielle n’est qu’un des épisodes qui nous y conduit.

Le ton auquel nous a habitués la « culture » américaine, si vulgaire et si éloigné du sens de la tragédie, nous inciterait à prendre cette représentation en crise avec un grain de sel ; le caractère grotesque des échanges ne reflétant que les caractéristiques d’une comédie médiocre, à cela près qu’elle concerne la plus grande puissance nucléaire et militaire du monde. Qu’une république fictive – disons, le Québec – se radicalise et menace quiconque s’oppose à elle peut faire sourire ; le discours n’ayant pas l’effectivité de ses intentions.

Il n’en va pas de même pour les Etats-Unis. Des pans entiers de l’idéologie mondialiste s’effondrent littéralement sous nos yeux et nous n’en prenons pas toute la mesure tragique. Tout concourt à heurter l’esprit du public, tout provoque le dégoût et ne laisse d’autre choix que de se détourner pour ne pas vomir voire dire des bêtises. On transgresse alors l’unité de bienséance. On le sait déjà, en politique, tous les coups sont permis. Ce qui disqualifie la politique revendiquant le droit au spectacle.

Qu’en est-il de la cohérence des personnages? Encore là, la fiction est constamment dévoyée et la narration profondément travestie. Personne n’arrive à identifier un héros tragique, une héroïne aimable. Tout le monde déteste Trump et Clinton, même ceux qui les encensent!

Obama haït viscéralement Hillary mais ne l’en supporte pas moins. Bernie Sanders s’est rallié de peine et de misère à son adversaire et depuis a complètement disparu du devant de la scène. Trump est détesté pour sa soi-disant misogynie – à l’ère de la dictature féministe, tous les hommes sont coupables, sauf, encore là, les homosexuels – et cloué au pilori par son propre parti. Toute cette foule schizophrène nage dans la plus parfaite démence – orchestrée par on ne sait qui – et quiconque tente de calmer le jeu, d’exposer cette hystérie collective risque de se voir lyncher sur la place publique.

Donc, il vaut mieux se taire que de commenter…

[1] Rappelons que, dans une tragédie, le sort est noué dès le début et que les protagonistes le savent.

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