Un monde déboussolé…

Il ne m’est pas très agréable de commenter l’actualité. Le rôle de commentateur nécessite obligatoirement la concision – sinon il se fait censurer –, une mesure qui arase toute polémique, un propos vide qui permet à son auteur de se défouler sans aucune portée réelle.

La Tour de Babel de l’information a besoin de ce dialogue de sourds pour fonctionner. Dès que le langage devient commun, que le propos fait l’objet d’une écoute attentive sans pour autant occulter la critique à son égard, on passe à un autre mode opératoire. N’oublions pas que, opératoire, le langage l’est.

On peut s’étendre longtemps sur des sujets brûlants d’actualité pour attirer des lecteurs en déficit d’attention. Généralement, le procédé fonctionne bien mais le taux de rétention peut rapidement chuter, incidemment pour la même raison. Ainsi, cet exposé se voudra bref.

Comme les informations se succèdent à un rythme infernal, je me proposerai donc, ne présumant pas qu’un lecteur anonyme puisse suivre mon cheminement, d’évoquer la dérive ambiante qui ne cesse de polluer l’esprit. J’évoquerai, pour ce faire, le concept de « Fake news ».

Premièrement, la traduction que l’on donne de cette expression anglaise est justement… fausse!

Selon le Webster, le mot fake signifie quelque chose de faux, factice, falsifié.

Nous savons que le mot fake a été traduit de l’anglais à partir de l’expression « fake news ». Évidemment, l’allusion au Faux implique obligatoirement que le Vrai existe ; et que certains s’en réclament.

On peut donc conclure, dans un premier temps, que certaines personnes « détiennent » la vérité alors que d’autres la falsifient.

Je proposerai plutôt de traduire l’expression « fake news » par informations falsifiées. On s’étonnera de constater que je n’utilise pas le mot nouvelle dans l’expression. Je me l’interdis simplement parce que la nouvelle, en français, est un style littéraire. Ainsi, l’expression fausse nouvelle est un pléonasme car la nouvelle en soi est une fiction, donc fausse, en partie du moins.

Ainsi, l’information falsifiée dont il sera question prend donc une tout autre valeur narrative. Car une information est nécessairement falsifiée, modifiée, altérée. On ne peut jamais présenter une information sans la tronquer, la formater.

Tout le discours contemporain, à tout le moins celui destiné à une réception populaire – il faudrait s’intéresser au phénomène des « fakes news » dans les différentes communautés scientifiques pour en découvrir l’absence ou la présence –, fait l’objet d’un traitement quelconque. Il est impossible de transmettre une information sans au préalable la manipuler. Ainsi, la rigueur du traitement est garante de la qualité de l’information.

Mais la vitesse à laquelle on génère des informations ne permet pas aujourd’hui de garantir leur qualité. Nous en conviendrons tous, nous sommes constamment « bombardés » d’informations qui saturent nos schémas mentaux et nous empêchent de penser librement. Nous sommes ainsi sommés de prendre parti, de nous « classer » dans une catégorie quelconque. Nous devons nous ranger dans un camp… ou dans l’autre, dans celui de la Vérité… ou celui du mensonge.

Pourtant, aujourd’hui, il semblerait que la Vérité ait changé de camp! Car on nous demande instamment de prendre le parti de l’autre, de l’étranger, de l’immigrant. On nous enjoint – fortement – de l’accueillir. Mais s’enquiert-on des pensées intimes de l’Autre?

Que vient-il faire chez nous? Il fuit la guerre, nous dit-on. Mais comment se fait-il que nous ne le laissions pas s’exprimer lui-même? Serait-il possible de dialoguer avec lui? Le souhaite-t-il? Lui en donne-t-on l’occasion?

Toute l’expression de l’étranger passe par le filtre – le traitement – de l’information.

Si j’accepte que l’Autre – l’immigrant, l’étranger – fasse partie de la vérité, je dois donc admettre que je fais partie du mensonge, du problème.

Emmanuel Levinas nous enseigne qu’il est très important de distinguer deux types de relation : celle entre le Bien et le Mal ; et celle entre le Vrai et le Faux.

Si je tronque une déclaration pour lui faire dire le contraire de ce que son auteur prétend exprimer, je falsifie l’énoncé. Ce faisant, je ne modifie en rien le rapport entre le Vrai et le Faux mais j’oriente la réception de l’énoncé du point de vue moral ; j’altère donc le rapport entre le Bien et le Mal.

Si je modifie la déclaration tout en respectant l’intention de son auteur, je conserve le rapport entre le Bien et le Mal et mon traitement s’avère moral.

Prenons l’exemple inverse. Un politicien fait une déclaration qui s’avère par la suite fausse. Si je tronque ou falsifie sa déclaration, je n’en change pas le caractère faux. Je demeure donc cohérent dans mon traitement et je respecte la relation entre le Bien et le Mal. Mon rôle, dans le traitement de l’information, est de ne pas altérer ces deux types de relation.

Celui dénonçant une soi-disant « fausse nouvelle » est aussi naïf qu’un enfant de quatre ans qui, devant un gâchis dont il est sans nul doute responsable, affirme le contraire. Nous savons tous que les enfants ne font pas la différence entre le Vrai et le Faux. Qu’ils peuvent mentir avec aplomb sans connaître les réelles conséquences sur la relation entre le Bien et le Mal. Ils confondent souvent les deux et s’en servent régulièrement. Par contre, tout enfant sait intuitivement la différence entre le Bien et le Mal, pour peu qu’on lui ait donné la chance de l’apprendre.

Il semblerait donc qu’aujourd’hui, dans un monde où l’information est constamment manipulée, maquillée, utilisée à des fins souvent inavouées, on peut aisément dire que la différence entre le Vrai et le Faux se dissout dans celle entre le Bien et le Mal. Ainsi, dire qu’une information est falsifiée – donc peu ou pas crédible – jette le discrédit sur son auteur. Le problème est qu’une grande quantité d’informations est relayée sans aucune vérification. Le processus ne fait l’objet d’aucun contrôle. Pire, au rythme effarant où sont produites les informations, il est quasiment impossible d’en vérifier la teneur.

On peut donc s’interroger sur les réels motifs d’un tel déferlement. Le fait de submerger le récepteur d’une quantité phénoménale d’informations venant des quatre coins de la planète, à propos de tout et de n’importe quoi (surtout de n’importe quoi), sans que jamais le contexte ne soit évoqué, sans savoir si le lecteur est préparé ou non à recevoir ladite information, s’il est seulement capable d’en comprendre la teneur, l’importance voire l’insignifiance, tout cela nous révèle plutôt le caractère pollué voire retors du processus. Tous les médias – et j’inclus les médias dits alternatifs dans le lot – pratiquent la falsification. Le but n’étant pas d’informer, de permettre à l’auditeur d’élever sa pensée, d’approfondir sa réflexion, de devenir plus aguerri ; mais plutôt de saturer les capacités cognitives de l’homme avec l’objectif évident de le contrôler ou le manipuler.

Il ne s’agit pourtant pas ici, dans ce bref exposé, de stigmatiser un groupe au profit d’un autre. L’information falsifiée fait partie intégrante de notre monde contemporain. De plus, il ne faut pas prendre les gens pour des imbéciles ou des simples d’esprit. L’être humain est assez intelligent pour s’apercevoir qu’on le leurre, qu’il est manipulé. Certes, la plupart du temps, il ne possède pas les arguments nécessaires pour débattre. Pire, ceux qui manipulent l’information et contrôlent le débat de l’espace public ne lui permettent jamais de les mettre en jeu. Mais l’individu n’en est pas moins lucide. Certes, il continue de lire les informations qu’on lui présente. Il acquiesce même sans broncher. Mais intérieurement, la relation entre le Bien et le Mal s’effrite. Comme il distingue mal le vrai du faux, il s’en remet à l’arbitrage entre le Bien et le Mal.

Dire qu’une information est incorrecte, falsifiée, ne change pas nécessairement le rapport, pour l’individu, entre le Bien et le Mal. Mais il rend la distinction plus difficile. Et vient un jour où l’individu se fiche bien de savoir s’il a affaire à une information falsifiée. Son jugement se rabat donc sur la relation entre le Bien et le Mal, d’où le rapport à l’émotion dans les commentaires exprimées envers une information, peu importe laquelle.

Que l’on parle d’environnement, de droits humains, de justice, de société, de religion ou de spiritualité, l’individu doit toujours, à un moment donné de son existence, remettre sur le métier les deux relations que sont celle entre le Vrai et le Faux et celle entre le Bien et le Mal. Mieux, il doit également s’interroger sur l’interrelation entre ces deux séries de concepts. Car ne l’oublions pas, le Vrai comme le Faux, le Bien comme le Mal, sont également des concepts ; et de ce simple constat, ils peuvent également représenter tout et leur contraire.

À notre époque, quand tous s’accusent mutuellement de mentir, de falsifier la réalité, on peut en conclure que le virtuel a pris le pas sur le réel. Mais le réveil, pour certains, sera certainement douloureux ; surtout lorsqu’ils s’apercevront que leur rêve d’un monde meilleur reposait sur les lubies qu’ils n’ont cessé de se raconter, un peu à la manière d’un conte pour enfant.

Il était une fois une « fausse nouvelle »…

 

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