Gérontologie littéraire…

Trente-trois pourcent des livres vendus au Québec en 2016[1] furent des livres pour la jeunesse. Ce chiffre semble montrer que la littérature se porte bien au Québec. Mais derrière l’arbre se cache la forêt de l’infantilisme québécois. C’est ce que je vais démontrer avec quelques chiffres à l’appui.

Selon Statistique Canada[2], on comptait, en 2015, 8 263 600 personnes au Québec. De ce nombre, 1 279 000 personnes étaient des enfants ou adolescents de moins de quatorze ans, représentant 15,48% de la population. On peut donc déduire que la population adulte (de 15 ans et plus) compte pour le reste, c’est-à-dire 84,52%.

Ainsi, le même pourcentage des ventes de livres devrait s’appliquer à cette répartition. Mais on constate plutôt le phénomène inverse. Il s’est vendu plus de livres destinés à la jeunesse alors que celle-ci ne représente que 15,48% de la population.

De deux choses l’une ; ou le niveau intellectuel de la population adulte est effroyablement bas, confinant celle-ci à une littérature juvénile où les concepts difficiles sont évacués du livre, ou ladite population retombe en enfance!

On pourrait comprendre si la majorité de la population adulte (85%) n’était pas « éduquée », ce que nient constamment nos élus qui se targuent de vivre dans une société mature et émancipée. On pourrait également arguer que la littérature jeunesse représente bien notre société « jeune » et « dynamique ». Mais, il ne faudrait pas confondre jeunesse et intellect. Les enfants apprennent très vite ; tout le monde en conviendra. Mais vitesse et complexité ne vont pas de pair. Les mathématiques, la physique, la biologie, la philosophie, la littérature, la psychologie, pour ne citer que ces domaines, sont en eux-mêmes des environnements complexes qui ne sont pas aisément accessibles au plus grand nombre. Plusieurs enfants s’égareront en route et ne deviendront jamais des Einstein ou des Reeves sans pour autant être des imbéciles. Les parcours sont nombreux et les ramifications éducatives multiples.

Mais comment se fait-il que la majorité (85%) d’une population « active » puise dans une littérature dont les concepts sont simplement présentés voire rudimentaires? Peut-on penser que les nombreuses « images » que comportent certains livres pour enfants peuvent s’apparenter à un écran de télévision ou d’ordinateur? Est-on là devant un phénomène moderne où l’image fascine et le texte rebute?

Lire est difficile. Et on ne demande pas à un enfant de quatre ans le même niveau de raisonnement et d’abstraction qu’à un adulte. Et pourtant, les adultes votent, participent à la vie démocratique, aux décisions qui influenceront la vie des enfants de demain. Mais si ces adultes sont incapables de lire un texte destiné à un public mature de par son niveau d’abstraction quant aux questions fondamentales d’une société, il y a de quoi s’inquiéter pour le niveau intellectuel des générations futures. Si les adultes d’aujourd’hui sont incapables de s’élever à un niveau de réflexion suffisamment grand pour aborder des textes difficiles qui leur permettraient pourtant de se libérer des chaînes de l’analphabétisme et de la dépendance intellectuelle, qu’en sera-t-il des enfants qui leur succèderont?

Ma réflexion porte sur le niveau de maturité de la société québécoise qui, je le constate à chaque jour, décline et s’atrophie. La littérature jeunesse n’est pas l’enjeu ici. Elle est florissante et nécessaire et nous devons en être reconnaissants à ses auteurs. Écrire pour les enfants est l’activité littéraire la plus difficile car l’écrivain doit entraîner l’enfant dans des mondes divers en utilisant des mots simples. Essayez pour voir! Vous m’en donnerez des nouvelles. Ainsi, plus on introduit précocement l’enfant à une lecture difficile, plus il développe sa capacité de discernement (du latin discernere signifiant séparer). On le prépare donc à affronter un monde complexe ayant des niveaux d’abstraction élevés.

Je constate qu’au Québec, malgré le taux de diplomation en légère hausse sur une décennie (Diplômes de premier cycle universitaire décernés : 2005-2006 : 43 396, 2013-2014 : 52 142[3]), les gens ont de plus en plus de difficulté à s’exprimer sur les enjeux de notre monde contemporain. Leur faible niveau de préparation devant la complexité de nos sociétés en est-il la cause?

On pourrait bien faire des gorges chaudes en pointant du doigt les médias et les intellectuels qui tiennent tout un peuple dans l’ignorance pour le manipuler ; ça ne changerait pas la situation actuelle et ça ne règlerait rien.

En est-on rendus à infantiliser les adultes pour les contrôler? Déjà qu’on culpabilise les « vieux » en leur disant constamment qu’ils coûtent trop cher, que ce qui compte finalement, c’est la jeunesse, d’où la domination de sa littérature au palmarès des ventes.

On ne saurait dire, on contrôle mieux le discours et les revendications d’un enfant parce qu’il ne peut rivaliser avec la complexité du monde adulte. De là à étendre le subterfuge à toute une population en âge de s’interroger et de réfléchir sur le monde dans lequel elle vit, il n’y a qu’un pas…

Avant de se réjouir sur les succès de la littérature jeunesse, on devrait peut-être réfléchir sur le niveau de maturité des adultes qui sont censés éduquer les enfants. Et là, un gros doute m’habite…

 

[1] 3 412 734 livres ont été vendus au Québec en 2016 (Bilan Gaspard 2016 : http://btlf.ca/achat-institution-bilan-gaspard-2016/). Cela donne une moyenne de 0,41 livre par personne par année. Lit-on vraiment au Québec?

[2] Le bilan démographique du Québec, Édition 2015 (http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/population-demographie/bilan2015.pdf)

[3] Le Québec en chiffre, Édition 2016, page 21 (http://www.stat.gouv.qc.ca/docs-hmi/quebec-chiffre-main/pdf/qcm2016_fr.pdf)

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s