Fiel collectif…

Les thèmes éculés et vieux comme le monde refont aujourd’hui surface. Certes, le fascisme est un concept relativement jeune. À preuve, on le ressort de la boîte de Pandore dès qu’il nous est nécessaire pour éluder une argumentation sérieuse.

Puis viennent les sempiternelles accusations en isme : nazisme, racisme. On retrouve également quelques peurs bien senties parmi les élucubrations juvéniles de notre monde infantilisé : homophobie, islamophobie, xénophobie. Tentons donc de déprogrammer, puisque nous sommes à l’ère des automatismes et des algorithmes, quelques pseudo vérités qui ne cessent d’usurper la raison.

Premièrement, il ne sert à rien de crier au loup dans nos sociétés émancipées. Si j’étais le loup, je prendrais mes jambes à mon cou devant le Petit Chaperon rouge! On a qu’à se rappeler la version qu’en donne Jacques Ferron pour s’en convaincre. Dans celle-ci, la fillette, de par son impudence et son dévergondage, surprend le loup, plutôt réactionnaire et décontenancé par tant d’arrogance. Les candides ne sont plus ce qu’ils étaient. Il me semble qu’il y a inversion entre l’arnaqueur et l’enfumé, l’usurpateur et le naïf.

Prenons par exemple, le nazisme. On ne s’éternisera pas sur la forte connotation – comme une insidieuse odeur de gaz qui persiste et qui nous fait penser qu’il ne faut surtout pas actionner le commutateur des Lumières – de ce concept célèbre. Évoquer ce mot revient à crier au loup! Mais le loup a dévoré le Petit Chaperon rouge! On est ce que l’on mange, dit-on. Le loup serait-il devenu plus retors après un repas constitué de perversion et de mensonge?

Personne ne souhaite utiliser le mot nazisme mais il semble bien pourtant, depuis sa création, se trouver sur toutes les lèvres. Comme une bave blanchâtre, conséquence d’une contamination ignominieuse, il macule les commissures des lèvres de ceux qui l’emploient. C’est que ce mot en est un qui fait écran, qui bloque la pensée. Accuser quelqu’un de nazisme, c’est couper court à toute relation. Pire, le suffixe en isme entraîne le mot qui s’y agglutine vers un absolutisme qui en double l’effet. Que l’on vous traite de nazi vous fera probablement sourire. On ne peut être nazi, aujourd’hui, car cette posture nécessite une doctrine dominatrice, castratrice et ancrée dans l’histoire. Formé des mots national et socialisme, le nazisme a extrait de la bête humaine les poisons les plus létaux afin de les injecter à une masse indifférencié. Souvenons-nous de la montée en puissance du concept de masse qui a permis au national-socialisme de devenir le monstre que l’on connaît. Si l’on fait référence à la France et à son élection présidentielle, il faudrait associer une Marine Le Pen nationaliste à un Emmanuel Macron socialiste. Les deux feraient la paire. Ce qui fait en sorte que le nazisme ne peut fonctionner réside dans le fait, très simple, que deux personnes sont nécessaires pour former un seul concept : celui du nazisme. On éliminera donc cette hypothèse plutôt farfelue.

Aujourd’hui, nous n’évoquons le nazisme que comme insulte suprême qui discrédite et celui qui l’utilise, et celui qui en est l’objet. Mais nous avons conservé les deux termes qui lui ont donné ses titres de noblesse. Le mot national semble pourtant en voie d’être accusé de crime contre l’humanité par un mondialisme – encore un suffixe en isme – qui prône une gouvernance mondiale, c’est-à-dire, un totalitarisme. Il ne faut pas se tromper de cible. Sous des airs libéraux et « démocrates », la gouvernance mondiale sert à annihiler toute dissidence, tant à l’aide d’idéologies fallacieuses comme celle des droits de l’homme, ou encore face à une soi-disant bestialité humaine. Le libéralisme, comme on le connaît, n’a rien à voir avec le mot liberté. Est libéral ce qui entreprend, non ce qui libère. On peut dons s’interroger sur le piège dans lequel tentent de nous faire tomber ceux qui se disent libéraux, donc entrepreneurs.

Le village global qui nous est présenté est censé nous prémunir contre les horreurs dont est chargée l’Histoire. L’expression « plus jamais » sert donc de repoussoir à toute réflexion sur les questions qui choquent. Les mots choquer, condamner, racisme, xénophobie, islamophobie, antisémitisme servent le mépris de ceux qui en usent et en abusent. Tout l’espace public est envahi par cette rectitude agressive que portent les agents sociaux (scientifiques, politiciens, lobbyistes, chercheurs universitaires, économistes, gens d’affaires, bref tous ceux qui se disent experts dans un domaine quelconque) pour défendre leur pré-carré. On vante le caractère multidisciplinaire de la recherche scientifique qui se ghettoïse pour ne pas se colleter à la masse des ignorants. Quiconque tente de remettre en cause le savoir et le dogmatisme de ces castes, que Georges Bataille a déjà identifiées depuis mil neuf cent trente-cinq, dans un essai intitulé La structure psychologique du fascisme, est vertement réprimandé comme un enfant en bas âge. Seuls les pairs sont en mesure de critiquer sans s’attirer les foudres de la communauté en cause. Quant au journalisme, il y a belle lurette que cette profession a disparu de la surface du globe. On l’a remplacée par une complaisance informationnelle qui n’a rien à voir avec la représentation des faits et des événements.

C’est ainsi que le concept de nation[1] est accusé de tous les maux : repli sur soi, fermeture d’esprit, haine de l’autre, égoïsme, etc. Aucune insulte n’est assez virulente pour décrire cette bête immonde. On y oppose donc une béance juvénile, une ouverture novatrice. Pourtant, rien n’est plus fermé et agressif qu’un adolescent. Car il est à l’âge où il teste ses repères, où il découvre les limites de son pouvoir personnel. La liberté le requiert, la responsabilité le rebute. Délaissant l’enfance et la dépendance familiale, il fait l’expérience de l’ivresse sans les relents du devoir qui n’est pas encore tout à fait formé. Il semblerait d’ailleurs que plusieurs de nos concitoyens ne quittent jamais ce stade et y demeurent piégés ; manipulés et n’arrivant pas à distinguer le leurre de la concrétude, ils s’imaginent que leur liberté se prolonge à l’infini dans une ligne de fuite matérialiste qui s’évanouira brusquement lorsqu’il sera trop tard, les laissant désemparés et suicidaires ; un bon nombre d’adultes étant incapables de faire face à la réalité.

La nation représente la peste ; et comme on évacue toujours le débat dès lors qu’il s’agit de remettre en question le modèle international[2] qu’on tente de nous « vendre » même si nous sommes fauchés – parce qu’on nous a spoliés de nos ressources naturelles (savoir, éducation, connaissance) –, il devient impossible d’utiliser le langage et toute la richesse de sens qu’il procure. On interdit les mots comme on prohibe la pensée. Cette réduction primitive semble provenir d’une phobie du caractère pluriel et ambiguë du langage. Je puis l’utiliser et ne pas le réduire à un sens univoque et ainsi lui permettre de jouer son rôle qui est celui de déphaser les mots et leurs interprétations. Ce que je dis n’est pas ce que tu entends, écrivait Maurice Blanchot. Chaque mot est un monde en soi qui porte les interprétations et l’expérience de tous les individus. Il ne sert à rien de proscrire un sens sans devoir faire face à sa contrepartie qui est celle d’amputer le mot de sa force effective.

Dans un monde où l’accusation fait office de débat, on ne s’étonnera pas des clivages actuels. La société – pour ne pas dire l’humanité – se scinde en deux clans ennemis : d’un côté se trouvent les tenants du mondialisme, du nomadisme, de la déresponsabilisation et du chacun pour soi – l’ubérisation de l’individu – tandis que de l’autre, on retrouve ceux qui s’ancrent dans une tradition – peu importe laquelle – culturelle pour ne pas dire ancestrale ; tenter de joindre le passé et l’avenir plutôt que les renvoyer l’un face à l’autre, et non plus dos-à-dos à partir d’un présent tenant le rôle d’arbitre.

Ce conflit longtemps larvé qui éclate au grand jour, les protagonistes des deux camps ne se cachant plus derrière les faux paravents du débat, met en échec la joute comme potentiel de progrès et renvoie les acteurs actuels vers un infantilisme arrogant. Personne n’aime perdre. Mais la victoire ne peut exister sans combat. La question est de savoir si le gagnant est prêt à jouer de nouveau en prenant le risque de perdre. Dès que j’ai gagné une première fois, je suis avantagé de plusieurs manières. Psychologiquement, mon triomphe accroît mon sentiment que la victoire est possible. Le jeu des probabilités – même si un coup de dés jamais n’abolira le hasard – continue de s’appliquer, certes. Mais le sentiment que j’en ai n’est déjà plus le même. Quoiqu’il advienne, la chance est devenue « ma » chance. Gagner une fois, c’est savoir que l’on peut gagner. Rien n’est plus jamais pareil, dès lors qu’on a battu le hasard au moins une fois.

En ce moment, les camps antagonistes (mondialistes et nationalistes) se sont retranchés derrière leur position respective. Rien ne leur fera changer d’avis. Entre gens homogènes connectés à une pensée unique, on s’encourage, se congratule et se félicite mutuellement. On n’attend plus rien de l’adversaire d’en face qu’on réduit à un bloc monolithique et compact – rappelons-nous le fameux Bloc communiste – que l’on considère comme réactionnaire, contre le progrès et l’humanité ; ou la transhumanité.

Deux « visions » s’opposent : le passé, garant d’une sagesse qui ralentit peut-être le progrès pour lui éviter de se retrouver dans le décor de l’Histoire (L’Holocauste, Tchernobyl, Fukushima, la Syrie), et l’avenir, pressé de liquider un affect qui, on le sait depuis Freud, refera un jour surface, souvent à plusieurs générations d’intervalle. On escompte l’Histoire ou on la réécrit afin de se débarrasser de ses horreurs que l’on juge à partir d’un présent moralisateur. Les peintres anciens et les artistes du passé doivent bien se retourner dans leur tombe à l’idée qu’on retouchera leurs chefs-d’œuvre afin d’éliminer, qui un détail monstrueux, qui une posture criminelle, ici une phrase assassine, là une idée condamnée.

Les mots sont des armes létales à ne pas mettre entre toutes les mains. Pourtant, à l’ère d’Internet, les garde-fous tombent et l’accès aux mots supplante les règles du langage. On massacre la grammaire et on se prostitue avec le vocabulaire sans que cela n’émeuve personne. Pire, on fait des gorges chaudes dès qu’on ose relever une erreur, si minime soit-elle. N’allez pas reprendre un internaute sans au préalable vous être mis à l’abri! Vous risquez de recevoir un tissu d’insultes, dans une langue débridée de surcroît. Il ne vous servira à rien de convoquer les règles car vous vous attirerez les foudres de votre interlocuteur.

Comme tout le monde est en crise d’identité – réflexe juvénile – pour ne pas dire en crise d’adolescence, l’hystérie collective s’empare de nos sociétés et le soupçon systématique investit chacun d’entre nous. Les échanges sont donc faussés et pervertis, nous laissant désemparés et effrayés. La phobie, qu’on nous jette à la face à chaque jour pour ne pas dire à chaque événement, est permanente et inhibe toute action salvatrice. Tétanisés par les fantômes du passé, nous refusons d’avancer vers un inconnu qui rebute les conservateurs et exaspère les aventuriers. Dans un été perpétuel, on fouette la fourmi et on encense la cigale.

Il semblerait qu’une seule issue soit possible : la guerre. Sur elle reposent les désirs inavoués, les convictions profondes, les identités scellées. Ceux qui détiennent le pouvoir sont tout aussi prisonniers que leurs esclaves. Dans un monde verrouillé par la haine et la peur, personne n’est libre. Tout le langage est enfermé dans une rhétorique stérile que l’homme moyen n’est pas en mesure d’interpréter. Il est même maintenu dans cette ignorance – infantilisé et instrumentalisé – pour son bien, dit-on.

L’accusation tient lieu de dialogue et il serait de bon ton de relire l’échange entre Hector et Ulysse dans la pièce de Giraudoux, La guerre de Troie n’aura pas lieu :

HECTOR : C’est une conversation d’ennemis que nous avons là?

ULYSSE : C’est un duo avant l’orchestre. C’est le duo des récitants avant la guerre. Parce que nous avons été créés sensés, justes et courtois, nous nous parlons, une heure avant la guerre, comme nous nous parlerons longtemps après, en anciens combattants. Nous nous réconcilions avant la lutte même, c’est toujours cela. Peut-être d’ailleurs avons-nous tort. Si l’un de nous doit un jour tuer l’autre et arracher pour reconnaître sa victime la visière de son casque, il vaudrait peut-être mieux qu’il ne lui donnât pas un visage de frère… Mais l’univers le sait, nous allons nous battre.

HECTOR : L’univers peut se tromper. C’est à cela qu’on reconnaît l’erreur, elle est universelle.

ULYSSE : Espérons-le. Mais quand le destin, depuis des années, a surélevé deux peuples, quand il leur a ouvert le même avenir d’invention et d’omnipotence, quand il a fait de chacun, comme nous l’étions tout à l’heure sur la bascule, un poids précieux et différent pour peser le plaisir, la conscience et jusqu’à la nature, quand par leurs architectes, leurs poètes, leurs teinturiers, il leur a donné à chacun un royaume opposé de volumes, de sons et de nuances, quand il leur a fait inventer le toit en charpente troyen et la voûte thébaine, le rouge phrygien et l’indigo grec, l’univers sait bien qu’il n’entend pas préparer ainsi aux hommes deux chemins de couleur et d’épanouissement, mais se ménager son festival, le déchaînement de cette brutalité et de cette folie humaines qui seules rassurent les dieux. C’est de la petite politique, j’en conviens. Mais nous sommes chefs d’État, nous pouvons bien entre nous deux le dire : c’est couramment celle du Destin.

HECTOR : Et c’est Troie et c’est la Grèce qu’il a choisies cette fois?

ULYSSE : Ce matin j’en doutais encore. J’ai posé le pied sur votre estacade, et j’en suis sûr.

HECTOR : Vous vous êtes senti sur un sol ennemi?

ULYSSE : Pourquoi toujours revenir à ce mot ennemi? Faut-il vous le redire? Ce ne sont pas les ennemis naturels qui se battent. Il est des peuples que tout désigne pour une guerre, leur peau, leur langue et leur odeur, ils se jalousent, ils se haïssent, ils ne peuvent pas se sentir… Ceux-là ne se battent jamais. Ceux qui se battent, ce sont ceux que le sort a lustrés et préparés pour une même guerre : ce sont les adversaires.

[…]

Jean Giraudoux, Le guerre de Troie n’aura pas lieu

La guerre de Troie a eu lieu. Et la guerre à venir aura lieu également. Parce que, comme l’évoquera Ulysse à propos d’Hélène, un peu plus loin dans le texte, les élites ont été mises sur Terre pour l’usage personnel du destin ou de l’Histoire :

ULYSSE : Nous parlons d’Hélène. Vous vous êtes trompés sur Hélène. Pâris et vous. Depuis quinze ans je la connais, je l’observe. Il n’y a aucun doute. Elle est une des rares créatures que le destin met en circulation sur la terre pour son usage personnel.

[…]

Ainsi, le Destin manipule les élites pour son usage personnel et celles-ci sont trop bêtes pour s’en apercevoir.

Les peuples ne veulent pas la guerre.

Ce sont ceux que le sort a lustrés et préparés pour une même guerre, la leur, qui la veulent.

Mais ce sont ceux qui ne servent pas l’intérêt personnel du destin qui la subiront sans jamais faire partie des livres d’Histoire…

[1] Rappelons que le mot « nation » porte en lui les termes progéniture (naissance), engeance (ensemble d’hommes, progéniture, espèces, races) et peuple (hommes vivant « habituellement » ensemble et partageant les mêmes coutumes). Ainsi, les européistes sont nationalistes et non pas fédéralistes, car ils souhaitent transformer l’Europe en une grande société partageant des valeurs communes. Ils sont donc les futurs nationalistes d’un monde remodelé en fonction d’intérêts économiques, les Européens étant les éléments anxiogènes de leur projet. S’ils pouvaient dépeupler l’Europe de leur rêve, ils n’hésiteraient pas à le faire. Et l’immigration alors? Elle n’est qu’un prétexte à un renversement des antagonismes nationaux contraires à leur union qui n’est pas, insistons sur ce point, une fédération (Groupement en un seul de plusieurs états dont chacun est régi par ses lois particulières).

[2] Il est toujours étrange de constater que le mot international tienne encore la route et qu’on n’ait pas encore songé à le remplacer par quelque chose de plus « ouvert », de plus fluide, comme aiment à le rappeler les transgenres.

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