Après la mort de Dieu, celle de l’Homme…

L’homme contemporain est mort. Que les robots adviennent et que le temps de l’homme s’achève. Comme il est incapable d’humanité, il faut donc qu’il disparaisse pour qu’autre chose naisse. Depuis cent ans, la démographie humaine a explosé et montre que la perpétuation de la barbarie est l’objectif matériel de l’homme. Vouloir réguler voire asservir les pulsions humaines devient un impératif implacable que seul un totalitarisme mondial peut imposer. Comme le libre-arbitre s’est métastasé en narcissisme massif au point d’engendrer un dérèglement moral tel que la seule quête de l’illimité de l’ego démesuré devient la norme, il faut imposer une loi autoritaire et conforme au pouvoir divin.

Après la mort de Dieu, l’homme n’a pas su imposer la Loi comme volonté de dépassement de ses matérialismes, de ses déterminismes. Il a présumé de ses forces, de ses talents et de son intellect tout en minorant ses vulnérabilités. Qui a dit que Dieu ne pleurait jamais? Qu’il était toute chose, en toute indifférence? L’homme a cherché à imiter Dieu, jamais à le surpasser. Et que serait cet acte fondateur qui le rendrait égal à son créateur? On dit que les hommes ont créé les dieux. Si c’était vrai, ils les laisseraient en paix et ne passeraient pas tout leur temps libre à les enchaîner à des désirs inassouvissables, à maudire leurs créations quand un malheur dont ils sont les uniques responsables les frappe. L’humanité a atteint ses limites : spirituelle, scientifique, morale. La science, certes, fait de gigantesques bonds en avant, réduisant l’illimité à la mesure de sa psyché. La technologie aidant à instrumentaliser la dissidence, le doute et la critique, on constate que la science n’est plus celle de l’homme mais de l’idéologie. Doit-on encore la laisser enfler comme une outre et détruire, par l’intérieur, ses organes? L’homme a sacrifié, sur l’Autel de la science dont il n’est que le tribun, l’esprit même du sacré. Il a démystifié la chair en la profanant – en la désacralisant. Elle n’est plus qu’une molécule comme les autres ; interchangeable, commune, anonyme. Jusqu’où ira la technique en creusant la chair et le vivant? Déjà que nous percevons les effroyables manipulations génétiques qui créent autant de problèmes éthiques que l’on balaie sous le tapis de l’émancipation. On pourrait certes convoquer la philosophie à la table de la réflexion pour penser les conséquences de telles avancées. Mais la philosophie est un passif dans la course folle vers le profit et le profiteur, le jouisseur. Les chairs gagnent le combat de l’idée ; mais, à terme, ce sont elles qu’on excommuniera ou qu’on brûlera sur le bûcher des immortalités. Car elles seront devenues gênantes devant l’indubitable perfection de la mathématique.

Toute l’humanité repose sur un mensonge. L’idée n’étant pas de la condamner de façon unilatérale, mais plutôt de lui imposer une peine qu’elle ne surmontera pas. Peu importe la manière dont l’homme se suicidera. Sa fin n’intéressera personne. Quand le bas et le haut s’exilent ; quand l’ignorance est l’arme de la connaissance ; quand le crime gouverne ; quand l’esclave chérit sa prison épicurienne, il est temps d’imposer une loi martiale et fondamentaliste qui arasera les hontes de l’Histoire. Certes, les puissants de ce monde se sentiront investis d’une mission civilisatrice qui leur garantira une place dans l’Histoire. Mais cette renommée ne fait-elle pas justement partie du problème? Conduire le monde à sa renaissance ne garantit nullement une immortalité personnelle. Sinon, il suffirait de tout détruire autour de soi et de réécrire l’Histoire en sa faveur pour redéfinir l’humanité et ses avatars.

En soi, le concept d’homme n’est plus l’objet de recherche de l’homme ; celui-ci, s’il existe encore, s’est détourné de son altérité, de lui-même – d’où son suicide apparent –, pour s’investir dans la science qu’il a mandatée pour le servir. Mais n’est-il pas justement l’esclave de son objet fétiche? Abandonner toute sa pensée et ses forces spirituelles à sa création, n’est-ce pas rejouer de façon beaucoup plus bancale la création divine? Accorder un libre-arbitre à la science, son enfant, n’est-ce pas précipiter la réflexion dans une froideur intellectuelle, pure glaciation spirituelle? On ne peut faire comprendre – encore moins enseigner – à la masse des individus des velléités divines sans les enfermer dans leurs déterminations matérialistes. La kabbale a toujours servi de repoussoir afin de maintenir à distance de la connaissance comme transcendance les êtres primitifs qui ne souhaitent pas évoluer. Donc, ceux-ci doivent périr et il ne faudrait pas s’attrister outre mesure dès lors que la conscience humaine ne cherchera pas à évider son espace vital, à abdiquer sa foi. Optera-t-on pour l’euthanasie sélective? Le tirage au sort? La loterie semble également une option intéressante. Déjà que les gueux y sont habitués voire dépendants. Le désengagement progressif envers ceux qui refusent ce hiatus mondial qui automatise l’esprit et ses dérivées est bien enclenché et ceux qui peuvent s’élever au-dessus de cette misère programmée ferment les yeux pour se plonger dans un rêve bâti sur un meurtre. Ainsi, chacun se choisit une forme, une posture, une détermination ; et de ce fait s’enferme dans un matérialisme qui le condamne à un bonheur immédiat ancré dans le temps. Est-il possible de se libérer de ce temps historique pour se projeter par-delà ce qui nous a façonnés et qui nous emprisonne? Tout perdre? Mais sans le concept de la perte. Car se sentir dépossédé, c’est encore jouer le jeu de la pensée qui mime le dénuement.

J’aime l’idée de Satprem qui montre que « c’est le corps qui, rendu au point d’impossibilité de la vie, doit trouver la nouvelle possibilité. […] Et ce n’est pas une question d’y penser ou même de vouloir. On est physiologiquement obligés de trouver la nouvelle possibilité. C’est dans le corps qu’est le secret. »

Il s’agit ni plus ni moins que faire l’expérience de la mort. Celle que l’on a condamnée dans nos sociétés modernes, celle qu’on a exilée hors de notre champ de vision ou qu’on a enfermée dans des processus de plus en plus complexes, les dédales de la négation de la pensée et de la volonté.

Éliminer la chair au profit de l’algorithme et du concept, c’est aller à l’encontre de l’évolution. C’est se débarrasser du corps comme terrain d’analyse, comme lieu du secret de l’immortalité. Chercher ailleurs que dans la matière organique, si tant est que l’organique soit discernable ou appréhendable – car n’y trouve-t-on pas, dans cette chair insignifiante, lorsque ce que l’on ne voit pas transforme ce que l’on observe et invalide nos découvertes passées, ce qui ne se perçoit pas, le non-conceptuel –, c’est abdiquer le vide dans lequel nous n’avons pas été en mesure d’observer Dieu…

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