Les paradis artificiels

Rappelons-nous ce « lucide » autoproclamé qui savait infantiliser la population comme le fait en ce moment un de ses successeurs en se prenant pour le Sauveur d’une nation qu’il nie, pur oxymore ambulant.

La sobriété et la lucidité sont des marques de commerce aujourd’hui obsolètes. Est-ce à dire que la liberté virtuelle et grisante du monde « moderne » laisse planer des doutes sur les capacités cognitives des individus? On nous préparerait un génocide carabiné qu’on ne s’y prendrait pas autrement! Droguer des décérébrés afin qu’ils ne sentent pas leur douleur[1] et qu’ils votent leur engagement – et leur sacrifice – à un dépeuplement programmé fait-il partie d’une machination?[2] Ou n’est-ce pas plutôt le symptôme d’une dégénérescence manifeste et chronique qui a évacué sa latence pour s’engouffrer dans une voie sans issue, pure décomplexion fasciste?

Pensons aux sacrifices passés ; à ces héros de guerre qu’on ne célèbre plus qu’en épinglant sur un veston bleu marine un insignifiant coquelicot en plastique rouge certainement fabriqué en Chine. Est-on en droit de s’intéresser au phénomène de l’ivrognerie institutionnelle que miment les benêts de l’Histoire?

Il est clair que se griser de virtuel pour éviter à tout prix de penser le réel – l’Occident est en faillite et les individus sont ruinés (psychologiquement, spirituellement, financièrement) – illustre bien la dégénérescence de nos sociétés dites « modernes ».

Plusieurs ne l’avoueront pas, mais consommer du cannabis n’est pas l’apanage de tous. Dans l’équation, le nerf de la guerre est celui de la consommation et des revenus que celle-ci génère. Les Paradis artificiels de Baudelaire devraient certainement bénéficier de cette légalisation, si ce n’était que cette ubérisation s’accompagne également d’un analphabétisme dépénalisé. Lire est un passe-temps trop difficile et très certainement condamnable pour s’y astreindre. Autant s’inhiber!

Jadis, l’absinthe permettait de flotter parmi les mots. On s’enivrait et la pensée en était décuplée, pas toujours dans le bon sens, admettons-le.

« Le vin rend l’homme bon meilleur, et l’homme mauvais exécrable », écrivait Baudelaire.

Le but de ce texte n’est pas de trancher le nœud gordien de l’ivresse. Laissons à des moralistes patentés et à leurs représentants de commerce politique le soin de légiférer à propos des bienfaits de l’ivresse quelle qu’elle soit. Attardons-nous plutôt à ces symptômes qui commencent à faire sens lorsqu’ils sont réunis dans une même analyse.

La violence endémique (terrorisme, agressions de toutes sortes, incivilités, rage au volant, manifestations pour la paix pétries de violence, etc.) de nos sociétés infantilisées commande une réponse tout aussi éruptive. On argue souvent que la dépénalisation du cannabis mettra fin au crime organisé et permettra à l’État de récupérer une partie des recettes de la contrebande. On utilise le même argument à propos de l’argent liquide. L’interdire éliminerait la fraude, dit-on. Quelle niaiserie!

Quand on calcule dans le Produit intérieur brut d’un pays les « revenus » de la prostitution et de la drogue, on ne s’étonnera pas de constater l’empressement des gouvernements à « régulariser » leurs savants calculs économiques!

Légaliser le cannabis relancerait l’économie en chute libre! Il en va de même de la prostitution qui fera bientôt son entrée dans nos institutions d’enseignement comme discipline universitaire dès lors qu’on songe même à embaucher des prostituées dans les universités pour former les étudiants en langue. Quand on sait comment est massacré le français au Québec, on s’attend toujours à une amélioration significative de l’anglais chez les jeunes générations. Malheureusement, leur vocabulaire dépasse rarement trente mots, également dans la langue de Shakespeare. Alors, se dit-on, éberlués, à quoi peut bien leur servir leur langue?

Eurêka! Une fonction plus orale semble être la réponse à ce déficit linguistique. La communication moderne pallie à la carence culturelle et la loi du moindre effort tire vers le bas nos sociétés qui tanguent déjà fortement. Une simple bourrasque risquerait de faire s’écrouler l’édifice.

Hannah Arendt, dans les années cinquante, décrivait ainsi le système éducatif américain (incluons-y également le Québec, malgré tout le risque que cela comporte) : « On éduque un homme, mais on dresse un chien. » Évidemment, la traduction anglaise (training) rend mieux le sens de cette citation. Au Québec, on s’entraîne à tout. L’entraînement est même devenu un art de vivre. Je ne reviendrai pas sur la notion de coach – d’entraîneur – que j’ai déjà illustrée dans ma tragédie Héliogabale et qu’a abondamment décrite Antonin Artaud dans le livre Héliogabale ou l’Anarchiste couronné. Je me contenterai de dire que le coach est un capo et que chaque entraînement est une torture. La culture occidentale américaine, de ce constat, a su tirer profit des faiblesses intellectuelles de son intelligentsia en transformant la culpabilité chrétienne en motivation positiviste ; on s’entraîne, on se dépasse, on s’accomplit ; je suis le gérant de ma vie ou l’art de s’automutiler pour mieux se sentir vivant…

Ainsi, avec l’ubérisation de l’espace public et la légalisation du cannabis, on assiste à une introjection systémique d’une révolte sous sédation. La jeunesse a soif de liberté mais s’asservit à un modèle agonisant qui ne cesse de réclamer des victimes.

Il y a les gagnants… et les perdants ; aucun entredeux n’est possible. Bush fils le déclarait déjà en deux mil un : Ou vous êtes avec nous, ou vous êtes avec les terroristes.

Les états totalitaires de jadis apparaissent dorénavant, sous la lumière blafarde d’un vingt-et-unième siècle effondré sur lui-même, comme de pâles copies de la réalité virtuelle – et augmentée – qui annihile la vie au profit d’une intelligence artificielle[3], froide, matérielle.

Ajoutons maintenant à cette saumure décadente une hypertrophie maniaque des connaissances qui atteint son apothéose par une diplomation monstrueuse alors qu’on manque d’éboueurs! Ah! L’école privée! Tous y aspirent! Être le Maître du Monde! Une Star! Une sommité. Un expert! L’anonymat n’a, ici, pas sa place. Il faut performer (en français, se dépasser)! Chercher! Publier! Ou périr! Il faut réussir sa vie… ou se suicider…

Tous rêvent de l’Olympe! C’est du moins ce que l’on tente de faire croire à la masse ; que l’égalité des chances existe. Autant acheter un billet de loterie…

Nous ne vivons aucun choc des civilisations, pris que nous sommes entre un conservatisme religieux et fanatique – et pourtant laïque –, et un progressisme décadent qui cherche l’enivrement plutôt que l’illumination. Dans ce hiatus où sont liquidés le passé et l’avenir[4], survit l’être. Seuls ceux qui ont ancré leur existence dans un renoncement systématique de tous les instants sont capables de s’abstraire de la dictature du temps présent. Et comme l’art est mort, seules la folie ou la parodie décrite par Georges Bataille permettent de fuir par le haut une rectitude rectale – le stade anal[5] de Freud – qui en dit long sur les blocages intellectuels des uns et des autres.

Que ce soit l’école, la liberté sexuelle – expression qui ne veut plus rien dire aujourd’hui –, l’accessibilité sans limite à toutes formes d’évasion, toutes ces manifestations témoignent de la détresse psychique des individus et de leur désir violent de négation de la réalité. Personne ne veut admettre la faillite de notre monde. Tous sont prêts à le défendre et à protéger ses perversions qu’ils prennent pour des vertus. Le renversement des valeurs est achevé. Le Mal a pris la place du Bien. Et on a jeté le bébé de la Vérité avec l’eau du bain…

Pourquoi alors perdre son temps à tenter de redresser un monde en plein effondrement? Mieux vaut en accélérer la chute ou s’éloigner de la catastrophe en cherchant, en soi-même, une issue spirituelle, sacrée, un sens à ces contresens que chaque expert valide.

Car les analyses expertes s’enferment dans un discours spécieux qui leurre le plus grand nombre.

Des temps durs s’annoncent. Autant légaliser le cannabis afin de permettre à la masse, qu’on s’apprête à sacrifier sans état d’âme, de mourir dans la dignité. Vivement les Paradis artificiels!

[1] Qu’est-ce qui attire tant les immigrants au Québec? L’idée qu’ils peuvent rouler les Québécois dans la farine du racisme? Ou le fait que nous soyons de bons vivants mais dégénérés qu’on peut sodomiser à répétition? Le caractère oxymorique du Québécois rend celui-ci intellectuellement schizophrène. Doublé d’une inculture crasse, l’habitant du Québec doit nécessairement accepter que sa langue officielle est seconde et que son émancipation doit passer nécessairement par une griserie manifeste ou une sédation intellectuelle, cannadabis oblige.

[2] Georges Orwell, en son temps, a été pris pour un fou. Pourquoi, aujourd’hui, n’écoutons-nous pas les fous? Peut-être parce qu’après avoir fermé les asiles de fous, ces derniers se sont retrouvés au Parlement!

[3] L’intelligence est protéiforme ; et la réduire à un artifice illustre la pauvreté intellectuelle et spirituelle de ses promoteurs.

[4] Ne pensons pas que le futur soit rose et optimiste. Autant on élague le passé pour se convaincre qu’on vit une époque formidable, autant on broie du noir dès qu’on pense aux catastrophes que l’on engrange à force de repousser l’échéance de notre déchéance.

[5] Période caractérisée par une opposition infantile face à la perte d’une « partie » de son identité.

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