La fluidité

D’époque en époque, certains mots gagnent en popularité et exposent les jeux de pouvoir qui règnent. Durant les années quatre-vingt-dix, le mot synergie s’est rapidement imposé dans les discours politique. La synergie se définit comme le mélange de deux composants dont l’effet est plus important que la somme des effets individuels des composants. Ainsi, on évoquait toujours la synergie pour mettre l’accent sur la collaboration des acteurs afin d’obtenir un effet plus grand. Dans les faits, ce néologisme dissimulait des intentions beaucoup moins nobles. En effet, on faisait toujours croire aux acteurs avec lesquels on négociait un règlement qu’ils participaient aux décisions alors qu’ils n’en étaient la plupart du temps que les bouc émissaires. Les négociations gagnant-gagnant laissaient supposer que les discussions s’effectuaient d’égal à égal. Mais plus souvent qu’autrement, ce subterfuge servait à soutirer des concessions aux parties adverses en échange d’une paix sociale. On assouplissait ainsi les lois chèrement établies après de longues luttes sociales afin de maintenir une harmonie factice où les rapports de subordination refaisaient surface sans crier gare. Acheter le sursis de son exécution revient à accroître l’angoisse de la mort. Dans un environnement où l’emploi se raréfie, la pression se déplace sur les épaules des individus. Ne devons-nous pas être les gestionnaires de nos vies?

Depuis l’avènement du crédit (du latin credo qui signifie croire), on ne cesse d’emprisonner les individus en les asservissant à leurs désirs. Les conditions de vie semblent pourtant s’être considérablement améliorées depuis les cinquante dernières années. Ce « progrès » s’est toutefois effectué au détriment de la société. L’atomisation des individus a fragmenté leurs liens de solidarité tout en leur faisant miroiter un vedettariat narcissique. L’effondrement de la civilisation ne saurait donc tarder, compte tenu des inégalités qui croissent alors même que le discours ambiant[1] tente d’affirmer le contraire.

Aujourd’hui, un mot nouveau semble vouloir s’imposer au vocabulaire actuel. Depuis quelques temps, le mot fluide se retrouve de plus en plus fréquemment dans les discours politiques et managériaux. Plusieurs définitions peuvent nous éclairer sur le sens à donner à ce mot. Ainsi, un langage fluide représente une manière claire de s’exprimer. On s’étonne donc qu’il fasse partie des discours des politiciens! Un liquide fluide, quant à lui, est une substance qui s’écoule bien. Pour terminer, des molécules ayant très peu d’adhésion les unes avec les autres tendent à se séparer, à se fluidifier ; des individus n’ayant aucune forme de solidarité, d’adhésion, auront également tendance à se séparer voire à s’affronter ou à devenir fluides ; l’indifférence moderne représente-t-elle cette fluidité dont se réclament ses promoteurs?

Curieusement, l’appauvrissement du lien social concorde avec un autre concept qui exprime la précarité et le mouvement qui déstabilise et non pas, comme on tenterait de nous le faire croire, qui libère. La fluidité dont il est question veut mettre en marche les acteurs économiques. Qui ne bougera pas sera laissé pour compte.

Est-il possible de penser que l’Homo œconomicus se soit attelé à sa fonction sans s’apercevoir que celle-ci l’asservit? Certes, la bougeotte actuelle trahit un infantilisme patent. Est fluide celui qui fuit, qui s’évade. Ça coule de source! Seul l’adolescent cherche à se soustraire aux obligations qu’impose l’âge adulte. L’adolescent est fluide ; il cherche l’évasion (sexuelle, fiscale, laborieuse). Il parle constamment de liberté et s’appuie sur un monde existant pour ce faire, un monde qu’il cherche systématiquement à détruire sans rien proposer en retour. Quand tout aura été ubérisé, fluidifié, que tout coulera de source, il s’apercevra probablement trop tard que la civilisation est derrière lui et que les ressources dont il a joui jusqu’à présent ne sont plus accessibles faute d’infrastructures.

Ainsi, le mot « fluide » me semble n’être qu’une autre de ces arnaques simplistes servant à enfumer le technomane. Aujourd’hui, personne n’arrive plus à se déconnecter, à se libérer de la Bête. La séparation qui existait entre l’espace intime et le lieu public est en voie de disparaître entièrement. Il en va de même de la distinction entre vies privée et professionnelle. On ne peut plus se permettre de se déconnecter de peur d’être largué voire bloqué. Il existe un dedans et un dehors. Dans un monde qui se targue d’inclusion et qui prône, comme un dogme religieux, le fameux vivre ensemble, on exclut – excommunie? – de plus en plus ceux qui osent penser différemment. Vous n’êtes pas fluides? On vous évince…

La fluidité fait également référence à la désinvolture avec laquelle on dispose des individus. Dans les nouvelles entreprises, on met souvent l’accent sur la compétitivité, l’engagement, le dévouement. On exige des « partenaires » qu’ils versent leur litre de sang quotidien pour le groupe[2]. L’esprit convivial et bon enfant dans les jeunes entreprises cachent pourtant une immaturité qui peut coûter très cher. Perdre un bon collaborateur au profit d’un concurrent peut rapidement mettre l’entreprise en difficulté. Ainsi, la fluidité des échanges rappelle l’importance, dans les entreprises comme dans les sociétés, de la mécanique procédurale propre à l’automatisation.

Peut-on dire que la fluidité s’applique aux robots? A-t-on déjà changé de discours afin d’adapter les modes de gestion – des entreprises et des sociétés que l’on gère déjà comme des multinationales[3], avec toutes les dérives que cela comporte – aux travailleurs robotisés de demain? Déjà qu’un bon nombre de taches sont effectuées par des automates de plus en plus performants. Nous dirigeons-nous vers l’utopie d’une société de loisirs? Et pour qui?

Quand j’entends, dans un discours politique, le mot fluide, je pense toujours à une chasse d’eau. Est-on sur le point d’évacuer ceux qui ne sont pas fluides et qui risquent de ralentir le changement d’époque qui se déroule actuellement sous nos yeux?

Les mots ne sont pas que des instruments de communication servant à manipuler les individus. Ils portent en eux une charge affective, spirituelle, intellectuelle, que leurs usurpateurs veulent faire passer à la trappe. Fluidifier le monde, c’est le rendre plus mécanique, plus efficient. Les promoteurs des chambres à gaz nazies se targuaient également de l’efficacité de celles-ci. Le lecteur connaît la suite…

La fluidité est donc synonyme de conformisme. Et quiconque n’est pas fluide, n’emprunte pas le chemin balisé, coule, est largué, marginalisé, évincé. Méfions-nous donc des bonimenteurs qui cherchent à écouler leur camelote idéologique sur le marché des vanités…

[1] C’est le propre du discours politique de demeurer évasif sur ses réelles intentions. Il vaut mieux promettre la lune en sachant que les gens ont la mémoire courte voire inexistante, surtout dans un monde où l’information ne dure qu’un quart de seconde, qu’élaborer une pensée rigoureuse mais fastidieuse pour le plus grand nombre ; le communiqué de presse est donc devenu la source intellectuelle par excellence des individus, avec toutes les stratégies de communication dont il use et abuse afin de bien faire passer son « message ». Et pour le communiqué, la vérité devient accessoire.

[2] L’utilisation du mot groupe pour désigner une entreprise n’est pas anodine. Le groupe « adolescent » est en soi grégaire, refermé sur lui-même, territorial et semblable à une horde primitive. L’hypocrisie caractérielle qu’on y retrouve se double d’un narcissisme éhonté, le « leader » de l’entreprise n’étant la plupart du temps qu’un opportuniste ambitieux qui applique religieusement la synergie comme modèle organisationnel. Dès qu’une faiblesse touche un « partenaire », dès que les échanges perdent en fluidité, c’est le lynchage. Il n’est pas rare de se faire larguer par une entreprise « jeune et dynamique » en recevant un simple courriel. Dans les grandes entreprises, les pestiférés se voient rapidement et sans autre formalité raccompagnés à la sortie, la plupart du temps escortés par des agents de sécurité ; après la gloire, la chute. On peut également évoquer les relations modernes éphémères qui génèrent autant de détresse psychologique.

[3] La maximisation des dividendes aux actionnaires semble de plus en plus s’appliquer à la gestion gouvernementale. Il est courant aujourd’hui d’imposer l’austérité aux populations les plus vulnérables afin d’équilibrer les finances publiques, c’est-à-dire faire payer aux autres pour les erreurs que l’on a commises. Quand un ministre des finances annonce fièrement de gigantesques surplus budgétaires, bien loin de ses savantes prévisions, il n’y a personne d’assez intelligent pour souligner l’erreur d’analyse. On se congratule et on oublie l’incompétence de l’intéressé ; toute la conférence de presse se doit d’être fluide, c’est-à-dire, sans aucune critique!

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