Les revers de la conscience

La conscience ne vient pas sans un quelconque sentiment d’angoisse qu’il est aujourd’hui difficile de cataloguer et encore moins de maîtriser. C’est peut-être la raison pour laquelle tant de gens s’en éloignent ou n’osent pas la regarder en face de peur d’y sombrer.

Dans un monde pratiquant le déficit d’attention systématique, on se demande même si elle a encore sa place dans nos sociétés. Déjà que les tenants d’une réduction drastique des populations s’activent de manière perverse à culpabiliser les masses afin qu’elles finissent par choisir elles-mêmes les mécanismes de leur propre disparition. Mais quels sont les phénomènes qui illustrent la fin d’un monde ou d’une civilisation? Je n’en prendrai qu’un pour étayer mon propos.

Tout aujourd’hui se miniaturise. Des objets électroniques de plus en plus petits jusqu’aux nanotechnologies qui nous promettent des avancées spectaculaires dans les domaines de la médecine et de la biologie, on découvre l’immensément petit et on s’en émerveille.

Mais certains phénomènes présagent d’une atomisation vicieuse qui entraîne les gens à réduire de plus en plus leurs exigences et leurs désirs jusqu’à en assumer la complète disparition. Les maisons « miniatures »[1] que l’on nomme de façon vulgaire micro-maison (ou mini-maison) servent à encabaner leurs occupants tout en réduisant leur emprise intellectuelle sur le monde. Certes, leurs promoteurs évoquent des arguments de taille pour inciter les consommateurs à choisir ce genre d’habitation censée leur apporter bonheur et confort. Permettons-nous de douter de ces soi-disant bienfaits.

Tout au long du vingtième siècle, les régimes politiques n’ont cessé de promouvoir un style de vie cartographié afin de contrôler les populations mais aussi dans le but, avoué ou non, de les normaliser, les rendant plus prévisibles et malléables. Sans sombrer dans un conspirationnisme délirant, on peut s’interroger sur cette façon de formater les consciences afin qu’elles choisissent d’elles-mêmes les instruments de leur asservissement. Ainsi, les grands espaces sauvages et inhabités ont fait place à des cités de plus en plus monstrueuses où la promiscuité règne de manière non équivoque. Il n’est pas rare de compter des milliers d’individus vivant dans un périmètre assez restreint, ce qui peut déclencher les phénomènes les plus haïssables que l’on retrouve dans nos sociétés : stigmatisation, marginalisation, ghettoïsation, communautarisme, etc.

On incite donc les gens vivant empilés les uns sur les autres à faire preuve de plus d’ouverture, de tolérance, de sens commun. Bref, on les somme de refouler leurs pulsions agressives sans pour autant leur donner la chance de les libérer dans un autre contexte. Nous avons assisté, dans les années soixante et soixante-dix, au Québec, à la mode des parcs de maisons mobiles. Ces « habitations » soi-disant mobiles n’ont, dans la plupart des cas, jamais bougé d’un centimètre. Mais comme elles étaient mobiles, en théorie du moins, on ne pouvait pas leur imputer les mêmes taxes qu’une propriété ayant des fondations permanentes. D’ailleurs, il était assez cocasse de voir ces mastodontes pourvus d’annexes de toutes sortes, incluant des jupes servant à dissimuler les roues qui ne devaient jamais être retirées du véhicule sous peine de voir celui-ci ne plus être considéré « mobile » et par le fait même, être taxé différemment.

Ces parcs ont été remplacés, aujourd’hui, par le développement résidentiel de micro-maisons, ce qui semble représenter un progrès ; mais l’arnaque est grossière à plus d’un titre. Certes, on arguera que les taxes foncières y sont moins dispendieuses, que les infrastructures sont moindres et plus écologiques. On ajoutera également que les gens modernes ont besoin de peu d’espace et qu’ils peuvent s’évader aussi souvent qu’ils le veulent sur Internet. Mais voilà. La Toile est un leurre. On peut bien s’extasier devant une vidéo de la cathédrale de Florence sur un écran Apple rétina de 27 pouces de diagonale, on ne sera jamais en mesure d’apprécier l’expérience sensible quand il s’agit de monter les quatre cent soixante-trois marches qui conduisent à la balustrade de la coupole du Duomo. Même la réalité virtuelle ne rendra jamais adéquatement la sensation d’immensité – ce que Romain Rolland appelait le sentiment océanique – et de communion que l’on ressent quant on est confronté à quelque chose qui nous dépasse. Mais dans un monde où l’art est mort – ou qu’on tente vainement d’assassiner – et où tout devient fonction et utilité, à la mesure de l’observateur[2], ou selon ce que la technologie lui suggère, la grandeur – de la pensée comme celle des espaces vierges ou artistiquement développés – n’a pas sa place ; sauf bien évidemment pour ceux qui peuvent se le permettre.

Car penser est un acte expansif. Il détruit toute certitude, annihile toute quiétude, renverse les positions les plus solides, crée une angoisse qui ne se résorbe qu’avec un geste de penser plus grand encore. Dès qu’on s’adonne à l’acte de penser, on ne peut plus revenir en arrière. Il s’agit donc d’une fuite en avant qui n’apportera plus jamais le repos de l’idiot, la gaieté du jouisseur ou la candeur de l’enfant.

Vivre dans l’infiniment petit rend notre pensée médiocre, incapable qu’elle devient de se dépasser par la perte que l’immensité génère. Certes, on nous bassinera les oreilles avec l’explosion démographique causant une pression immense sur notre pauvre petite planète. Afin de calmer les esprits quelque peu réchauffés, rappelons que la population mondiale occupe 57 365 kilomètres carré sur les 12 170 millions d’hectares disponibles, soit 0,0005% des terres habitables. Quelle curiosité donc que d’inciter les gens à vivre dans un espace si restreint, celui des micro-maisons.

C’est que le problème est mal posé. En effet, nos sociétés en faillite ne nous permettent plus de construire des maisons convenables et confortables. On offre donc des alternatives plus « écologiques » aux citoyens qui n’y voient que du feu. Comme nous avons dépensé la richesse des cinq prochaines générations[3], et je suis conservateur sur ce chiffre, on voit mal comment on pourrait soutenir ce rythme.

Ce qui ne cesse de surprendre, c’est la faible compréhension qu’ont les gens de leur environnement et de leur existence. Incapables d’analyser le réel parce que leurs instruments rudimentaires ne les aident jamais à tirer des conclusions valides, ils s’en remettent inexorablement à des experts qui savent mieux qu’eux ce qu’ils désirent. On pense pallier à une faillite systématique de la société en érigeant des abris de fortune, un peu comme pour les camps de réfugiés, en s’imaginant qu’il faut se serrer les coudes afin de traverser la crise qui, toujours selon eux, tire à sa fin. Malheureusement, la crise est permanente et les situations tragiques le sont tout autant. Plutôt que regarder la réalité en face, on offre des solutions clé-en-main à des gens en mal de repères.

Ainsi, la promiscuité permanente est un symptôme patent d’une société adolescente incapable de faire face aux problèmes sérieux d’un monde en faillite. On se serre les uns contre les autres pour se réchauffer, pour se donner du courage ; mais pas pour penser. Et ce ne sont pas les gurus des technologies qui nous apporteront des solutions concrètes et durables nous permettant de résorber cent ans de dette chronique.

Penser le monde est également penser sa téléologie, c’est-à-dire sa fin certaine et la transformation qui s’en suit. Prendre conscience que le monde peut très bien fonctionner sans nous est pénible pour la plupart des gens. Ceux qui les manipulent – les religions, les gouvernements, les lobbys, etc. – savent très bien qu’il est plus facile de guider les gens que les éduquer. En ce sens, peut-être ont-ils raison. Le progrès ne repose-t-il pas que sur une poignée d’hommes et de femmes – et pas ceux auxquels on pense instantanément – qui ont su réaliser leur œuvre la sachant plus importante que leur vie insignifiante. Walter Benjamin n’a-t-il pas un jour déclaré : « Sauvez mon manuscrit, il est plus important que ma vie. »

[1] Dans une société infantilisée qui voit l’intellect de ses protagonistes dépasser rarement le niveau de l’adolescence, il serait bon de revisiter la pièce de théâtre Une maison de poupée d’Henrik Ibsen. Nora, une femme mariée que l’on traite comme une poupée, se bute à un monde qui ne tient pas compte de son opinion ni de sa réalité. Ainsi, les gouvernements traitent les citoyens de la même manière afin de mieux contrôler l’agenda politique. Plutôt qu’avouer la faillite inexorable d’une société gangrenée par un crédit criminel qui asservit ses utilisateurs, les dirigeants tablent sur l’ignorance de la population pour les inciter à penser petit. Non seulement la maison de poupée d’Ibsen montre comment on peut instrumentaliser un individu pour réduire son sens critique mais elle illustre la capacité qu’ont les tenants du pouvoir de manipuler la psyché des gens en les convainquant que la promiscuité les rendra heureux. Évidemment, cette réduction de l’espace vital d’un individu n’est pas sans relation avec l’étroitesse d’esprit qu’il développera ; dans les petits sots, les meilleurs manants.

[2] André Malraux, en son temps, a bien démontré, dans Le musée imaginaire, la capacité qu’a la reproduction de ramener l’immensité à la proportion de l’œil humain, réduisant ainsi la capacité de ressentir le « sentiment océanique » qui permet au « sujet » de transcender sa petitesse.

[3] Afin d’appuyer ce chiffre, je ferai remarquer au lecteur que les Etats-Unis pensent émettre des bons du Trésor qui viendraient à échéance dans cent ans. Quand on sait qu’une nouvelle génération arrive à maturité tous les vingt ans, on peut sans trop se tromper parler de cinq générations sacrifiées à la dictature du présent.

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