Robert St-Amant

Nous sommes au Centre de prélèvements de Saint-XXX. En cet après-midi de juillet, l’endroit est rempli de morts-vivants. Je suis toujours surpris de constater qu’un bon nombre de mes concitoyens persiste à défier la mort. Bedonnants à la peau blanchie par des années d’intoxications diverses, estropiés s’obstinant à marcher, invalidant d’autant plus les lois de la physique, attardés juvéniles arborant casquettes et colifichets trahissant la privatisation des asiles d’aliénés, toxicomanes en tout genre, ils offrent un spectacle déprimant à l’observateur que je suis.

Mais ne fais-je pas partie de ce coquetel hétéroclite qui nie la mort qui le requiert? La volonté humaine est indestructible, d’où sa propension à bafouer l’ordre naturel des choses.

On appelle le numéro D-XXX. D comme dégénérescence. XXX, comme…

Je le remarque. Vêtu d’une chemise à manches courtes carrelée de lignes bleu ciel, d’un pantalon de serge anthracite, il m’apparaît familier. Sa façon de pencher la tête, comme pour épier son interlocuteur avec son regard de vautour, ne m’est pas inconnue. Dès qu’il se lève, je le reconnais!

Robert St-Amant. Le choc me ramène vingt-cinq ans en arrière, au moment où mon être n’était pas encore formé – ou déformé. Curieusement, il n’a pas changé. Il est sans âge.

– C’est lui! dis-je à mon épouse.

Elle ne comprend pas mon allusion exprimée en langue française, langue morte depuis plusieurs décennies.

Je reprends mon interjection.

– It’s him! dis-je en langue dominante.

Il marche lentement, quasiment de façon spectrale. Généralement, je ne m’émeus pas d’une rencontre fortuite. A fortiori quand celle-ci me rappelle un temps que je souhaite oublier. Mais voilà. Il n’est déjà plus question d’oublier quelque moment que ce soit. Chaque petite seconde revêt son importance. On ne peut faire l’économie de son existence. Et les rationalisations d’effectifs pour rendre une entreprise plus compétitive – plus prédatrice – sont des génocides qui s’ignorent. Il en fut toujours ainsi ; ne faisons point affront à la nature en niant son caractère prédateur.

C’était une relique de la Gatineau Power Company. À croire que sa chemise date de l’industrialisation des pâtes et papiers. Ses gestes lents, rationalistes, sa manière d’analyser la situation, sont ancrés dans ma mémoire.

– A, peux-tu faire un petit effort afin d’arriver à l’heure.

Je le regarde, l’œil gauche injecté de sang, l’autre baignant dans l’alcool. Je l’aimais bien, Robert St-Amant. Peut-être me rappelait-il un peu mon père qui avait toujours été absent?

Il se dirige lentement vers un siège – un peu comme le siège de toilette en plastique d’un hôpital – où se trouve une femme qui, visiblement, est son épouse.

Je me lève et me dirige vers lui, mu par une pulsion soudaine.

– Bonjour Monsieur.

Il semble très malade.

– N’êtes-vous pas Monsieur St-Amant?

Son regard est perdu dans la maladie. Mais une faible lueur s’est allumée.

– Oui.

– Je vous ai reconnu tout de suite. Je m’appelle A. J’ai travaillé pour vous il y a de cela vingt-cinq ans.

– Et vous vous souvenez de moi? Après toutes ces années, réplique-t-il d’une voix altérée par la maladie.

– Comme si c’était hier. Vous n’avez pas changé.

Son épouse intervient.

– Robert a été très malade. Il a failli mourir il y a trois semaines.

Ses bras sont maculés de taches de vin. Mais à y regarder de plus près, je remarque que ce sont plutôt de vils hématomes.

– Robert est atteint de leucémie.

Je ne réagis pas. La force de la maladie tue tout discours de compassion, de pitié ou de raison. Seul le silence peut témoigner de la souffrance humaine. Le malaise qui s’est emparé de moi n’en est pas moins violent. À le regarder marcher devant moi, je me faisais ces remarques mathématiques.

Ça fait vingt-cinq ans! Il était déjà vieux quand je l’ai rencontré. Ça ne peut être lui. Et pourtant, j’en suis convaincu. Une démarche, un regard, un geste de la main, ça ne trompe pas.

Nous bavardons ensemble pendant quelques instants à propos du temps passé. Il se rappelle vaguement. Ses yeux traduisent une lassitude que j’ai toujours connue, même dans les bras de mes amantes les plus enflammées! C’est ce regard qui m’a attiré. Peut-être quelque chose de plus grand que moi-même.

Après un bref moment, je prends congé de lui et de son épouse et lui souhaite la meilleure des chances.

– C’est trop tard, balbutie-t-il avec renoncement en me saluant.

Dans ce monde où déambule la mort, il existe des gens qui témoignent d’un passé dont personne ne veut entendre parler. C’est ainsi que le narrateur raconte une histoire qui n’intéresse personne. Un jour peut-être, ceux qui liquident trop vite un passé qui leur fait horreur, parce qu’ils représentent eux-mêmes, sans même s’en apercevoir, la mort et ses turpitudes, s’apercevront trop tard qu’en agissant ainsi, ils perpétuent un suicide collectif qu’encourage la Mort, celle qui s’incarne dans l’oubli des gens normaux ou déconnectés de la réalité.

Pour vous, Robert St-Amant, j’écris…

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