La dictature de la séduction

Draguer le lecteur! C’est ce que proposait Rolland Barthes, dans Le plaisir du texte. Encore faut-il qu’il y ait plaisir à lire ou encore à flirter. Mais comment tenter de séduire un fantôme? Dans un monde entièrement – totalement – désinhibé, est-il possible de réintroduire un peu de romance, de suggérer une courbe poétique, subtile, allusive, plutôt qu’imposer la ligne droite, utilitaire, froide, redoutablement banale?

Déjà qu’on nous propose des relations sans amour, sans engagement. Alors, pourquoi insister?

C’est, il me semble, que la dictature de la séduction est symptomatique de la superficialité[1] de nos sociétés. Mais loin de moi l’idée de moraliser les échanges. Je laisse cela aux réseaux sociaux et aux Marchés financiers.

J’aimerais plutôt entraîner le lecteur juvénile, inexpérimenté, dans un dédale de détours qui l’inciteront à se perdre dans le désarroi plutôt qu’à se conforter au sein de la meute : Délaisser son téléphone intelligent, décoller sa rétine – qui fait dorénavant l’objet d’une reconnaissance – de l’écran scrutateur, désynchroniser « sa » pensée du torrent impétueux des idées reçues et des idéologies politiquement correctes, se débrancher du respirateur technologique qui le maintient en vie mais qui l’asservit d’autant.

Mais ainsi, je ne m’attends pas à rejoindre un lecteur acéphale, incapable qu’il serait de s’arracher à la Bête qui s’abreuve de son sang sans qu’il ne s’en aperçoive. Autant écrire pour les pestiférés et les analphabètes!

Non. Il s’agit plutôt d’une quête ininterrompue de retournements m’incitant à me détourner du jeu de séduction servile qui sévit dans nos sociétés. On arguera que la rhétorique est connue, qu’elle ne saurait « séduire », au sens barthien du terme. Mais c’est justement cela dont il s’agit ; ne pas charmer comme le serpent, promettre comme le politicien, jurer comme l’amante, scander comme le poète.

La monotonie doit primer. C’est le syndrome de la goutte, celle qui tombe une à une sur la conscience, sans idées préconçues, sans désirs ni idéaux. Ne pas succomber à la dictature de la séduction, du marketing, de l’hameçonnage.

Parce que nous sommes systématiquement bombardés – une guerre publicitaire permanente et particulièrement violente qui fait des milliards de victimes sans qu’on ne crie au génocide – d’images, de sons, de bruits, de spectacles monstrueux qui détruisent en nous l’aspect frêle et fragile de notre être, nous en sommes réduits (alors qu’on nous enjoint voire qu’on nous somme de voir grand, de ne pas nous refermer sur nous-mêmes, un peu comme si nous allions imploser à force de nous réfugier dans l’intériorité tant décrite par Emmanuel Levinas) à nous éviscérer sur la place publique, à nous disséquer vivants. Prôner une béance totale[2] revient à éventrer le poisson qu’on laissera par la suite pourrir sur le macadam, tout ça dans la plus stricte indifférence médiatique.

Il faut toutefois avouer qu’il est difficile, lorsqu’on est prisonnier du plus grand nombre, de s’arracher à la vie collective – pur leurre (pourtant nécessaire) s’il en est un – pour se confronter à sa propre insignifiance. Peut-être que certains souvenirs, certains objets partagés avec un passé depuis longtemps ignoré, permettent de se recentrer sur l’essentiel : l’aspect spirituel et sacré de l’homme.

Car la sécularisation technologique, utilitaire, rationaliste, nous a presque convaincus que nous étions de trop dans l’équation. Qu’il fallait, pour vivre, sacrifier nos pulsions et nous asservir à une raison malade qui refuse tout traitement spirituel. Nier la chair qui porte en elle, et sa damnation, et son salut, c’est nier la nature. Qu’elle nous accueille lorsque nous défaillons, quand nous persistons à mourir pour que la vie advienne, tout cela est aujourd’hui anéanti. Certes, on finira bien par vaincre la mort[3], à greffer le vivant sur l’inorganique ; ça ne nous empêchera pas de rater l’essence qui est irrationnelle.

Se détourner de la drague ne signifie nullement la négation des sens. Plutôt, il faudrait y voir ce que Barthes appelait l’érotisme : ce qui ne se voit pas mais qui s’imagine. Contrairement au spectacle affligeant auquel nous assistons à chaque jour et qui consiste à nous livrer son lot de chairs sanguinolentes, autant de manifestations vulgaires et dénuées de poésie qui nient le sens même du détour, de la réelle séduction qui effleure, suggère, diffère, mais ne consomme jamais, le désir est différé, imaginé, rêvé. Séduire n’est pas offrir mais suggérer, ce que notre contemporanéité est incapable de proposer…

[1] Tous surfent sur la vague ; et personne ne semble reconnaître l’importance du sable sur lequel celle-ci meurt. Sans plage, sans médiation, il n’existe que des violences et des antagonismes. Dans un monde uniquement jeune et neuf – sans passé –, il n’existe aucune assise sur laquelle vivre. Ainsi, quand l’infantilisme triomphe, c’est que la souffrance est latente et présente aux portes de l’avenir.

[2] Le fameux « je n’ai rien à cacher » est d’une bêtise idéologique digne d’un adolescent attardé. C’est oublier que la ligne droite n’existe pas dans la nature et que la démarcation entre deux plans n’est rien d’autre qu’un subtil dégradé que de grossiers vulgarisateurs ne peuvent percevoir de peur de voir leur idiotie dévoilée.

[3] On veut bien croire à l’immortalité. Mais ce qu’on oublie de nous dire, c’est que celle-ci engendrera son lot de morts et de conflits. Certains vivront éternellement (c’est déjà le cas de ceux qui ont marqué l’Histoire), mais la multitude périra dans l’indifférence la plus heureuse.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s